Le Palais Barolo

En se baladant au sein du quartier Monserrat, dans la capitale argentine, il est impossible de ne pas tomber sur l’imposant Palacio Barolo. Inauguré en juillet 1923, il fut alors le bâtiment le plus haut de toute l’Amérique du Sud jusqu’à ce qu’il ne soit détrôné en 1935 par le Kavanagh.

Bien que ne faisant plus partie des plus hauts, le Barolo, dont la façade montre un condensé de son programme architectural en patchwork, ne peut que surprendre par son étrange physionomie. À mi-chemin entre des formes vaguement européennes et des caprices qui le rapprochent des folies (ces riches maisons de villégiature construite par la bourgeoisie ou l’aristocratie, souvent isolées dans un parc soigné, et témoignant du goût particulier et spécifique de son commanditaire, si ce n‘est extravagant), le palais Barolo est un monument d’histoire et d’architecture qui mérite que l’on s’y arrête. 

Avant le bâtiment, un homme, Luis Barolo. Riche propriétaire terrien et entrepreneur italien tout récemment arrivé en Argentine (1890), il apporta avec lui ses métiers à tisser et son amour pour les textiles (on lui doit l’établissement des premières cultures de coton du pays !). 

Étant très riche dans une ville où il y avait encore beaucoup à bâtir, c’est tout naturellement qu’il décida de faire construire son propre édifice, qui ne devait pas manquer de rivaliser d’ingéniosité, de sophistication, et d’ « européanités ». 

Pour ce faire, il se rapproche de l’architecte italien Mario Palanti (1885-1979), encore plus fraîchement débarqué sur le continent (1909). Certaines sources affirment même que Palanti quitta l’Italie pour l’Argentine sur la demande de Barolo qui lui promit également richesses et opportunités en nombre à la clef, ce qui ne fut pas démenti par la suite.

Construction et architecture : un édifice aussi moderne que particulier 

Grâce à ces 22 étages (et deux sous-sols) qui le composent, le Barolo culmine à tout juste 100 mètres de haut. Cette hauteur, à l’époque complètement extraordinaire, ne put être envisagée qu’après négociation, jeux d’influences et enfin, obtention d’un permis de construire spécifique et dérogatoire, permettant à l’édifice de dépasser de quatre fois la hauteur (autorisée) du reste de la ville… imaginez un peu l’impact visuel du Barolo, alors seul édifice à « gratter le ciel » ! 

En plus de sa hauteur, le Barolo est également le premier édifice argentin construit en béton armé, il est constitue donc un jalon architectural à l’échelle du pays, voire même du sous-continent. 

Les 100 mètres sont notamment atteints grâce au phare qui se dresse sur la coupole (à 90 mètres), elle-même couronnant l’édifice. Ce phare, à très proprement parler, est, dit-on, visible jusque sur la rive d’en face, en Uruguay ! difficile d’un douter quand on sait que 300.000 ampoules le composent.

Dans le registre des nouveautés, pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Le Barolo est autonome et autosuffisant, puisqu’il possède sa propre centrale électrique. Édifier dans les années 20’, il était déjà « intelligent ». 

Le propriétaire aimait se faire discret … Le bâtiment fut, dès la conception, voué à recevoir des bureaux en plus des appartements de Barolo. C’est pourquoi il compte 2 monte-charges et 9 ascenseurs, mais que deux sont dissimulés. Ces derniers servaient au businessman italien à circuler entre ses appartements et ses bureaux (établis entre les sous-sols et les 1er et 2e étages compris) sans être aperçu par les autres résidents, qui occupaient l’édifice à partir du troisième étage.

Mais ambitieux… Une anecdote veut que peu après son inauguration, en 1923, le phare surmontant le palais eût retransmis par ses lumières (rouges et vertes) le résultat du match de boxe pour le titre de champion mondial de boxe « poids lourds » entre l’Argentin Luis Angel Firpo et l’étasunien Jack Dempsey, à New York. Le phare arbora le vert de Firpo jusqu’à ce que Dempsey ne revienne sur le ring et gagne finalement le match par k.o., le phare s’orna alors du rouge signifiant la victoire nord-américaine. Ce détail souligne le rôle central que Barolo voulait donner à son édifice au sein de la capitale, celui d’un « phare » aussi métaphorique que littéral pour la ville en vogue !

À force de plainte, le phare fut éteint et réservé à des occasions spéciales. 

Le phare du Barolo, s’il est une bonne idée de millionnaire, causa également quelques gros incidents de bateaux étrangers arrivant dans le port de Buenos Aires (Puerto Madero, alors actif) et croyant avoir encore quelques bons mètres avant de toucher le fond de leur coque. Oui, on préfère les phares sur une digue qui s’avance (ou non) dans la mer et non pas en plein milieu de la ville… À force de plainte, le phare fut éteint et réservé à des occasions spéciales. 

Styles et influences, de l’Inde à Dante 

Selon l’équipe du palais, une chose chagrinait Barolo, les guerres européennes et les tourments du vieux continent et leurs airs de massacre et de fin du monde en ce début de 20e siècle et, soucieux de conserver l’univers des formes et les arts (et les artistes) malgré tout, il eut l’idée de construire un édifice qui les garderait intacts. 

Ce faisant, lui vint également l’idée de faire venir les cendres de l’auteur de la renaissance Dante Alighieri, en Argentine, afin qu’elles soient conservées au sein même du Palais Barolo et ne soient pas égarées lors d’un conflit.

Le palais n’emprunte d’ailleurs rien aux arts proprement « natifs » américains

L’idée est louable, mais le transfert des cendres n’eut jamais lieu et quant aux formes européennes, on se demande promptement où elles sont passées. En effet, le palais Barolo utilise des poncifs européens et son architecte italien est bien au fait des tendances du vieux continent. Le palais n’emprunte d’ailleurs rien aux arts proprement « natifs » ou américains (des populations andines Quechuas, Guaranis, Mapuche, …). Toutefois, sa création ne ressemble, in fine, à aucun mouvement d’architecture européen et résulte surtout d’un plan « à la sauce » de l’entrepreneur. 

Palanti et Barolo firent naître une anomalie architecturale qui leur est propre et comme il est finalement habituel de le voir en Amérique latine, après que les vagues successives d’immigrants européens aient commencé à bâtir des édifices à mi-chemin entre leur fantaisie personnelle et les formes européennes qui peuplaient leur mémoire.

Il ne ressemble à aucun mouvement d’architecture connu

Par exemple, qui aurait l’idée, dans l’Italie des années 1920, de faire construire un palais dont la façade serait large d’une trentaine de mètres et reprendrait les traits indiens du Palais des Vents (Hawa Mahal) de Jaipur ? Les formes en ogive de la partie supérieure ornée de nombreuses autres petites coupoles se réfèrent quant à elles au temple indien Rajarani, dédié à l’amour et datant du 12e siècle (Bhubaneshwar, Inde). 

Les guides affirment que ce serait là une référence à l’amour tantrique entre Dante Alighieri et sa bien-aimée Béatrice… J’y vois surtout le goût spécifique d’un homme spécifique pour un ailleurs qu’il fantasme.

En fait, l’intégralité du palais est truffée de références au poète italien et à sa Divine Comédie

Mais pourquoi Dante et Béatrice d’ailleurs ? En fait, l’intégralité du palais est truffée de références au poète italien et à sa Divine Comédie dont les deux concepteurs (Barolo et Palanti) étaient de très fervents admirateurs (pardonnez le pléonasme, vous verrez toutefois qu’il est justifié). 

À commencer par la répartition structurelle de l’édifice qui reprend les trois endroits de la Comédie : les enfers (du sous-sol le plus bas, au rez-de-chaussée), le purgatoire (jusqu’au 14e étage) et le Paradis (allant du 14e où se termine la façade, jusqu’au sommet du phare). Concernant cette dernière étape et afin d’accéder aux étage supérieurs au 14e, il n’est prévu qu’un seul ascenseur et qu’un escalier en colimaçon des plus étroits. Le phare est donc principalement accessible après 6 étages à pied : le paradis, ça se mérite. Les 100 mètres de hauteur ont d’ailleurs à voir avec les 100 chants de la Divine Comédie (en plus de la volonté de « construire l’édifice le plus haut de .. »). Il en va de même avec le nombre d’étages, 22 renvoyant à la métrique des strophes de la plupart des chants de Dante.

Et pourquoi s’arrêter en si bon chemin ? Les 9 voûtes du rez-de-chaussée représentent les neuf cercles de l’enfer, tandis que le phare doit symboliser les neuf choeurs angéliques. Au rez-de-chaussée toujours (il semblerait que beaucoup de choses se passent en enfer), on aperçoit quatre lampes soutenues par quatre condors, symbole de l’élévation vers les cimes du paradis, et deux dragons, un mâle et une femelle étant l’image dessus principes alchimiques du mercure et du soufre.

On remarque cependant que si le rez-de-chaussée présente des décorations baroques au bestiaire légèrement revisité de serpents et de monstres (on est en enfer, ne l’oubliez pas), les étages supérieurs se défont des ornements et des bronzes, comme on se défait de tous nos oripeaux en cheminant vers le paradis. Les étages 11 ou 12, par exemple, sont relativement sobres et correspondent plus visiblement à une atmosphère de travail. 

Dernier détail, et pas des moindres, l’ouverture officielle du Palais Barolo correspond à l’anniversaire du poète italien…

L’architecte Carlos Hilger nous apprend que les occurrences architecturales basées sur la Divine Comédie et les chants de Dante portent un nom, celui de « Danteum ». Je dois avouer ne pas avoir d’autres édifices présents à l’esprit, mais il semblerait que ce soit là un trait caractéristique des arts des mondes hispaniques (Gaudí n’est-il pas qualifié parfois de « Dante de l’architecture » ?… )

Le bâtiment compte 14 citations en latin, choisies exclusivement par Palanti. Elles sont extraites de 9 œuvres différentes (Virgile, la Bible…) Parmi elles on trouve notamment : « l’écriture tue, l’esprit vivifie » ou « fondé sur de la pierre ferme ».

On croirait entendre l’édifice s’exprimer lui-même. C. Hilger y voit la représentation d’un temple laïque et rappelons que ce fut, dès le début, un bâtiment dédié aux bureaux. Barolo et Palanti créèrent donc un temple qui se pénètre et se pense, en allant au travail. 

En plus d’un fervent lecteur de Dante Alighieri, Luis Barolo et Palanti appartenaient à la Franc-maçonnerie. Ni une ni deux, ils s’empressèrent de le faire subtilement remarqué aux visiteurs méticuleux en décorant les ascenseurs d’un « A » en forme de compas et d’un curseur à pointe en fleurs de lys. Aussi, le sol des deux cages d’escalier latérales au hall d’entrée se compose en damier d’échiquier, autre attribut maçonnique. Pour couronner le tout, le chiffre d’or fut pris comme base des calculs quant à la structure de l’édifice, et le cercle, la figure parfaite selon les maçons, est retrouvé en abondance à tous les étages (jusqu’aux fenêtres des toilettes). 

Un « style argentin »  ?

Architecte italien, avenue argentine, coupoles hindoues, structure et décorations dantesques, franc-maçonnerie… le Palais Barolo ne peut décemment entrer dans aucune case stylistique.

« Réminiscence (ou nostalgie) italienne », « post gothique romantique », « gothique vénitien », château de sable, folie bourgeoise … tout cela semble s’en approcher comme s’en différencier nettement. À l’étudier, une construction me revient sans cesse à l’esprit : le palais du facteur cheval.

Ce « gratte ciel latino » comme il fut appelé dès alors, reprend à son compte les éléments de ce que je qualifie de « mouvement argentin » qui fut plus ébauché que réellement défini. Il correspondrait à cet indescriptible jeu de formes éclectiques, riche de caprices protéiformes chaque fois réalisés à partir de poncifs européens (Français, Espagnols, Anglais, Allemands, Polonais, ou Italiens, selon les ascendances du commanditaire). Auxquels on ajouterait un goût pour l’innovation et l’expérimentation. Ce « mouvement », qui aurait également le gigantisme pour caractéristique, se terminerait quand commença le déclin de l’Argentine et que s’en fut fini de son âge d’or, de ses hôtels et de ses villas gigantesques, des ses spas et stations balnéaires, aujourd’hui en ruines aux airs terrifiants d’asiles désaffectés.

Épilogue 

Sans pour autant ne rien avoir de la ruine le Barolo est un vestige, le reste d’une Argentine déchue.

Aujourd’hui, et grâce à la participation des propriétaires successifs de l’édifice, plusieurs chantiers de restaurations effectives ou préventives se tinrent qui permettent aujourd’hui d’admirer le Barolo comme il fut pensé au tout début de son histoire. Il y a cent ans. 

Cent ans seulement et pourtant… trop de choses se sont passées dans le monde entier pour qu’on ne regarde pas le Barolo actuel comme le témoin intact d’un tout autre monde. En plus des grands évènements de l’Histoire que l’on connaît tous et qui propulsa les temps contemporains dans le numérique, la globalisation, la domination de l’Ouest sur l’Est (etc.), s’ajoutent les tournants historiques propres à l’Argentine, et notamment, la perte de sa splendeur d’antan, le déclin profond de cet âge d’or si prometteur dont le Barolo témoigne directement. Contempler cet édifice c’est regardé vers un passé glorieux qui n’est plus, vers une brève époque de gloire et d’espoir que les Argentins regrettent. Le Barolo est donc plus qu’un bâtiment ancré dans une histoire des civilisations et des arts, il est aussi une possibilité réjouissante qui ne fut pas, avortée, empêchée, contre son grès. Sans pour autant ne rien avoir de la ruine ( au contraire), le Barolo est un vestige, le reste d’un temps déchu. S’il n’y a pas de légendes de fantômes rôdant dans ses étages, en le contemplant c’est le spectre d’une Argentine qui aurait pu être que l’on a sous les yeux. Une Argentine qui aurait pu être lanceuse de modes et de styles lui étant propres, concentration des arts et de la pensée humaine, pôle attractif indépendant et puissant du monde vers ce Sud souvent délaissé, une voie resplendissante qui n’advint pas. 

Un frère jumeau en Uruguay

Palanti ne s’est pas limité au Barolo et a reproduit l’effort de l’autre côté de la rive du fleuve, à Montevideo, la capitale uruguayenne. Le palacio Salvo fut inauguré en 1928 et fut conçu comme le pendant direct du Barolo, d’où la forte ressemblance en dépit d’un plan architectural différent. 

Mais ça n’est pas tout … celui-ci a la réputation d’être hanté par l’un des frères Salvo, le duo d’entrepreneurs d’origine italienne à l’origine de la commande. 

Les récits de beaucoup des résidents ou travailleurs du palais uruguayen s’accordent à décrire la silhouette d’un homme sophistiqué, semblable à un dandy, aperçue au détour des escaliers et au niveau du septième étage. Serait-ce donc le fantôme de celui des deux frères Salvo qui fut assassiné par un tueur à gages, le 29 avril 1933 ? Quoi qu’il en soit, nul n’est besoin d’avoir peur, car les témoignages racontent également qu’il est de bon augure de l’apercevoir. Ce spectre serait bienveillant, et, se montrant avant qu’il n’y ait un problème, il chercherait à aider à le solutionner. 

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Sources

  • Enigmas y misterios. 13 lugares malditos. José María Ibáñez. 
  • Rascacielos Porteños: historia de la edificación en altura en Buenos Aires (1580-2005). Leonel Contreras.
  • Palacio Barolo. Jesse Russell, Ronald Cohn.
  • Pagina 12 • suplemento turistico
  • Palacio Barolo

Publié par Museum Tales

Les arts, mais surtout ceux des "autres" (de peuples non européens), leurs langues et leurs cultures selon toutes leurs formes d'expressions (séries Tv, littérature, gastronomie, urbanisme, carnavals, drogues...) captivent pour 1000 raisons qui, si vous êtes ici, ne vous sont pas inconnues. "Connaître l'autre pour se connaître soit", "connaitre le passé, pour connaitre le présent"... On ne vous apprends rien. Toutefois, comment connaitre l'autre ou les passés de l’Homme d'une manière attrayante ? Peut-être par des présentations courtes et « désnobées » de faits culturels spécifiques, divers et variés, glanées dans les musées et l’Histoire du monde entier. Les arts et les savoirs liés à la culture peuvent aussi être traités par l'anecdote ou avec humour : un peu de légèreté n'entachera jamais l'art ou le fait culturel.

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