Le Ladino, vous connaissez ?

De l’espagnol avec la syntaxe hébraïque ? Beaucoup plus ! 

Parlé depuis 500 ans par les communautés juives d’Istanbul, cette langue ouise ses racines dans le castillan médiéval et est donc plus proche de la langue dans laquelle Miguel de Cervantes a écrit l’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Mancha en 1605 que de l’espagnol moderne. 

Voilà pour l’une de ses deux composantes. Il a ensuite a été enrichit par l’hébreu ainsi que par les rencontres forcées avec les langues turque et grecque, mais aussi arabe et slaves

Il existe par exemple une variante marocaine nommée la Haketiya, notamment parlée dans le nord du Maroc. Au Maghreb, les musulmans qualifiaient, il y a encore peu, ce langage de l’ « arabe des juifs ». Ils le percevaient comme une variété d’arabe écrit avec l’alphabet hébraïque. Il existe aussi le judéo-libyen, variante du judéo-arabe, mais qui sauvegarde beaucoup de mots hispaniques. 

Des variantes balkaniques existent également suivant les migrations de Juifs espagnols dans ces zones. 

1492 : Isabelle d’Espagne et son mari le roi Ferdinand d’Aragon éjectent d’Espagne les Arabes, mais aussi les Juifs. Entre 150 000 et 200 000 personnes s’exilèrent vers d’autres pays d’Europe, mais principalement vers le bassin méditerranéen.  

Le sultan turc Bayezid II (connu en France sous le nom de Bajazet II) les considèra tout de suite comme une richesse pour l’Empire ottoman et leur offrit volontiers refuge.

« Le roi chrétien se débarrasse d’une richesse qui viendra nous enrichir nous… » aurait-il dit.  

Ces Juifs séfarades parlaient l’aragonais, le catalan ou le castillan ancien et ont adapté leur langue aux pays qui les ont recueillis. La langue syncrétique qui en est le fruit est dite judéo-espagnole. 

Dans l’Empire ottoman, l’espagnol s’est imposé face à d’autres langues qui l’ont influencé sans pourtant le remplacer. 

On parle donc d’une langue forte d’arabisme hispanique, d’arabisme marocain, de turquisme et d’italianisme, mais aussi de grècisme et, plus au nord, dans les Balkans, de slavisme. À partir du XVIIe siècle, le judéo-espagnol était la langue de l’ensemble des communautés juives de l’ex-Yougoslavie (Bulgarie, Albanie notamment) en plus d’être présent au Caire et à Jérusalem.

La Biblia de Ferrara fut rédigée en ladino en 1553 et fut étonnamment l’inspiratrice de nombreuses bibles espagnoles chrétiennes.

À la fin du XIXe siècle, le plus grand centre d’édition en langue judéo-espagnole était Vienne

Tandis que Salonique était majoritairement judéo-hispanophone avant que ses locuteurs ne soient anéantis lors de la Shoah. 

Haïm Vidal Séphiha définit le ladino comme une langue calque qui retranscrit mot à mot en un espagnol ancien et mixe l’hébreu des textes liturgiques. Les rabbins des écoles juives d’Espagne en sont les initiateurs. Le ladino correspond donc à un type d’espagnol avec la syntaxe hébraïque. Il ne se parlerait pas. 

C’est un usage surtout religieux et peu vivant, tandis que le judéo-espagnol correspond à la langue parlée, et à ses variantes. Il serait donc incorrect de dire que l’on parle ladino. Ce qui est parlé est le judéo-espagnol.

Ce point de vue est toutefois contesté. En outre, dans la langue courante on dit désormais « parler ladino » et non « parler judéo-espagnol ». 

Dans la série Kulüp (Netflix) qui offre une visibilité nouvelle et bienvenue de cette population juive turque, on parle ladino. 

Pour en savoir plus à propos de la série et de son traitement de la judéité à Istanbul • voir « comment … »  & • Slate |  » «The Club», la série Netflix qui évoque enfin le sort des Juifs de Turquie »

Au cours des années 1940 et 50, la jeune République turque imposa l’usage du Türkçe aux minorités. C’était une façon, pensait-on, de créer l’unité nationale.

Rita Ender, productrice du documentaire Las Ultimas Palavras (Last Wordss’est entretenue avec 19 Juifs turcs âgés de 25 à 35 ans. Elle affirme que la majorité d’entre eux a déclaré penser que cette langue était morte. La productrice elle-même affirme que « la langue est en train de mourir ». 

En Israël d’ailleurs, l’hébreu l’a largement fait reculer ces dernières années. Puis en 2002, le ladino a été classé parmi les 6 000 idiomes en danger par l’UNESCO. Depuis, l’institution se penche sur les diverses façons de sauvegarder ce patrimoine. 

Toutefois, la revue Aki Yerushalaïm (« Ici, Jérusalem« ) tente de le faire perdurer en publiant le plus possible. En 1997, la création de « L’autorité nationale du ladino » fut votée par la Knesset (Israël) et est depuis lors chargée de défendre et pérenniser son usage. 

À Paris, l’INALCO (Institut national des langues et civilisations orientales) l’enseigne et en approfondit la recherche afin de collecter chaque fois plus de matériel.

À force de telles mesures, le ladino, ou judéo-espagnol, est désormais reconnu comme langue minoritaire en Israël en France, en Bosnie-Herzégovine et en Turquie. Puis, finalement en Espagne qui depuis 2018 la reconnait comme une langue espagnole à part entière, au même titre que le catalan ou le valenciano. Plus qu’une simple reconnaissance de l’héritage hébraïque, c’est surtout une façon de placer le ladino sous les mêmes protections que les autres langages hispanophones. 

Cette langue persiste également parmi les communautés juives séfarades des États-Unis et d’Argentine. 

Enfin, conséquence inattendue, la crise de la Covid-19 permit un regain d’intérêt pour cette langue. Conférences, cours et ateliers en ligne ont fleuri en Espagne et en Turquie. 

Chaque personne le parlant encore est un.e activiste, car il s’agit d’un acte de mémoire et de résistance face à sa disparition programmée. 

El Periodico de España | Adría Rocha – 5 février 2023 | Salomon, membre de la communauté séfarade d’Istanbul devant son commerce situé dans son quartier natal, Balat.

Directement actives, plusieurs personnes réalisent des vidéos sur YouTube afin d’initier les curieux, d’autres pensent à publier des livres réunissant les chansons folkloriques hébraïques traduites en ladino. Karen Sarhon est l’une de ces passionnés engagés qui créent des tutoriels en ligne et des cours afin de constituer des archives susceptibles de laisser de solides traces et éviter la disparition du ladino.

Comme partout, les artistes sont également un vecteur d’engagement précieux. C’est le cas d’Ana Alcaïde qui fait de sa musique une sorte d’ambassade mouvante du ladino. La chanteuse israélienne basée à Amsterdam, Noam Vazana, créa en 2018 le premier album pop en ladino.

En Turquie, Nesi Altaras qui n’a que 24 ans est le rédacteur en chef du journal Avlaremoz. Plus ancien (2005), El Amaneser, est également un mensuel d’Istanbul exclusivement rédigé en ladino. En réaction à la demande florissante, le journal a décidé de publier chaque mois plusieurs pages d’articles écrits par des lecteurs, juifs ou non, qui apprennent le ladino en ligne. 

De leur côté Öktem et Dogan projettent de développer le premier traducteur automatique intégrant le Ladino. Notamment du turc, de l’hébreu et et de l’espagnol vers le ladino et inversement (accessible depuis le site “Sentro Sefaradi de Estambol”). Il existe d’ailleurs un Wikipédia en ladino.


Comment la série Netflix « Kulüp » fut-elle perçue par les membres de la communauté juive turque ? 

La doctorante Liora Morhayim – 25 ans, à propos de la série Kulüp : « C’est un sentiment incroyable. C’est la première fois que j’entends le ladino parler à la télévision. C’est la première fois que l’histoire d’un juif de Turquie est au centre d’un média grand public. Nous sommes une très, très petite société en Turquie, et c’est une grande surprise qu’une telle chose se produise alors que nous nous demandons : “Sommes-nous encore visibles ? […]” Je ne me suis jamais définie uniquement comme juive… Je me suis toujours définie comme une “juive de Turquie“. Je suis séfarade, j’ai la nationalité espagnole, mais je n’ai jamais ressenti de lien avec l’Espagne. En même temps, je n’ai jamais ressenti de lien avec Israël, car comme il est dit dans la série “Nous sommes ici depuis 400 ans, c’est notre patrie“ […] Même si j’ai le sentiment d’appartenir à la Turquie, il y a toujours le questionnement “ est-ce que l’État et la société turque me voient comme une partie de la Turquie, comme une citoyenne de même rang ? “[…] Mais la série a changé ce sentiment : notre histoire est également devenue visible. Ça renforce l’appartenance. » 

Rachel Behar – 93 ans, se rappelle « Il y avait des magasins juste là, à Kule. La plupart des marchands de légumes et les magasins de desserts étaient juifs. Nous parlions ladino partout. Puis ils ont commencé à dire “Citoyen, parle turc“ dans les écoles. À l’école, ceux qui parlaient ladino étaient punis… C’est pour cela que le ladino s’est éloigné de nous. Je parle encore à mes filles. »


Quelques exemples : 

• Le « v » espagnol devient souvent un « B » en ladino, comme on peut le voir dans le journal « La boz de Oriente »

• Hija  se prononce, non pas avec la « jota » espagnole, mais avec un « j » proche du français, comme dans jeux

• Le H muet en espagnol est souvent omis en ladino.

• Le C est remplacé par le K. Comme pour le français vers le Turc d’ailleurs. Culture devient alors Kültür.

• Le judéo-espagnol dit « Comunita » (communauté) au lieu de « comunidad» comme c’est le cas pour le reste des langues hispaniques. Les terminaisons en — ad, très communes dans le monde hispanophone, est turquisé (ou italianisé).

Judéo-espagnolEspañolEnglish 

Hola !
Como estas ?
Muy bien, muchas gracias ! 
Un gusto conoceros 
Buenos días 
Benas tardes 
Buenas noches
tableau comparatif

🎥 Des mots qui restent, Nurith Aviv, 9 mars 2022.

🎥 Las Ultimas Palavras, Rita Ender.

👤Karen Sarhon | créatrice de contenue en ligne et professeure • INSTAGRAM

👤 Izzet Bana | Chanteur • INSTAGRAM

👤 Nesi Altaras | Rédacteur en chef de Avlaremoz • INSTAGRAM

👤 Noam Vazana | Chanteuse • article


Pour citer cet article : « Le Ladino », 21/11/23 | ©MuseumTales/2023 | https://museumtales.com/2023/11/19/le-ladino-tu-connais/


Sources mentionnées

Publié par Museum Tales

Quelques minutes pour brillez en société et voter en toute sobriété !

Un avis sur « Le Ladino, vous connaissez ? »

Laisser un commentaire