đŸ–Œïž L’art du fileteado porteño : petit nouveau de l’UNESCO

Image prĂ©sentant nombreux Ă©lĂ©ments clefs du fileteado : volutes, le chanteur de Tango national Garde… © Turismo.buenos aires.gob.

L’art du fileteado, nĂ© et conscrit Ă  Buenos Aires, rejoignait en 2016 la calligraphie chinoise, le cercle de capoeira brĂ©silien, ou encore le cafĂ© Ă  la Turque sur la liste du patrimoine immatĂ©riel de l’humanitĂ© sauvegardĂ© par l’UNESCO
 mais qu’est-ce donc que le fileteado

Le mot provient du verbe espagnol filetear, nĂ©ologisme crĂ©Ă© Ă  partir de « adornar con filetes Â», soit « orner de volutes Â». Le fileteado pourrait donc ĂȘtre sauvagement traduit par « voluter Â». 

Cet art dĂ©coratif et populaire nĂ© au siĂšcle dernier est endĂ©mique Ă  la capitale argentine et est exclusivement pratiquĂ© en son sein. 

Aussi le « filetĂ© Â» s’est-il dĂ©veloppĂ© en marge complĂšte d’une quelconque Ă©cole artistique, courant esthĂ©tique ou conformitĂ© acadĂ©mique, et loin de cercles Ă©litistes. 

Memo Caviglia, dans son atelier du quartier de Mataderos. © Emiliano Lasalvia / La NaciĂłn.

SON HISTOIRE

Du fait de son origine populaire, loin des experts des arts, il est difficile d’historiser parfaitement la pratique. On s’accorde toutefois Ă  faire naĂźtre le fileteado au dĂ©but du 20e siĂšcle, Ă  Buenos Aires, par le biais de la (trĂšs) grande diaspora italienne. 

On sait Ă©galement, que les premiers supports des volutes porteñas (gentilĂ©, au fĂ©minin, des habitants de Buenos Aires), virent le jour sur la carrosserie de voiture, puis furent popularisĂ©es et pĂ©rennisĂ©es via leur peinture sur les bus et camions circulant dans la ville. 

Cecilio Pascarella, Vicente Brunetti et Salvador Venturo sont les premiers noms que l’histoire retient. Leur art sur voiture fut ensuite perpĂ©trĂ© par leurs enfants. 

Selon Alfredo Brunetti, c’est son pĂšre, don Vicente, qui initia le tout en appliquant une couleur intense Ă  la place du gris municipal qui caractĂ©risait les vĂ©hicules porteños. Miguel Venturo, fils de Salvador, fut quant Ă  lui celui qui incorpora la majoritĂ© des motifs qui formeraient par la suite le rĂ©pertoire spĂ©cifique du fileteado. 

La Renault R12 Break de 1981, du fileteador Alfredo Genovese, dont le « tunning » fut rĂ©alisĂ© par ses soins © Alfredo Genovese

Enrique Brunetti a quant Ă  lui une version lĂ©gĂšrement autre : sa lĂ©gende veut que les deux premiers Fileteadores connus, Cecilio Pascarella (alors 13 ans), et Vicente Brunetti (10 ans Ă  l’époque), aient commencĂ© dans l’atelier d’un carrossier sur l’avenue Paseo ColĂłn Ă  Buenos Aires. Les deux jeunes garçons d’origine italienne aidant aux tĂąches ingrates du garage se virent un jour confier la peinture d’une auto. Rien d’autre que le gris rĂ©glementaire des vĂ©hicules circulant dans Buenos Aires ne leur Ă©tait demandĂ©. Mais, pris de fantaisie, voilĂ  les deux garçons se mettant Ă  peindre de trĂšs fines volutes colorĂ©es au-dessus des roues. L’idĂ©e plut au propriĂ©taire, le premier d’une longue liste d’autres qui vinrent ensuite se faire peindre la carrosserie selon la nouvelle mode.

L’innovation suivant les tentatives colorĂ©es, fut d’écrire dans un cartel ornĂ©, le nom du propriĂ©taire du vĂ©hicule, son adresse et le type de marchandises qu’il transportait. 

© Turismo.buenos aires.gob.

Ces lettres auraient initialement Ă©tĂ© peintes par des lettristes d’origine française qui s’occupaient par ailleurs des commerces porteños. À force, les deux jeunes garçons de l’avenue Paseo ColĂłn apprirent auprĂšs des lettristes comment se charger eux-mĂȘmes des cartels sur les bus et camionnettes. 

Les rues du Buenos Aires de l’entre-deux-guerres Ă©taient le terrain Ă  une compĂ©tition nouvelle entre les conducteurs qui essayaient de se montrer au volant de « l’Ɠuvre mobile filetĂ©e » la plus impressionnante et sophistiquĂ©e.

Il Ă©tait donc relativement commun de voir ces rinceaux et volutes naviguer dans la capitale
 jusqu’en 1975 lorsqu’une ordonnance interdit leur reproduction sur les transports urbains. Le motif ? Cela pouvait distraire les conducteurs, d’autant que nous verrons que chaque vĂ©hicule se parait, en plus, d’une ou deux phrases « totems Â», ou devises personnelles. Leur lecture pouvait entraĂźner des accidents, selon la classe Ă©litiste de Buenos Aires Ă  l’origine de l’interdiction.

Vue de façades de la rue Jean Jaures, n° 709, dans les quartiers du centre de Buenos Aires, rare témoignage de la persistance de cet art © Turismo.buenos aires.gob.

Mais voilĂ , le fileteado avait dĂ©jĂ  bien investi le paysage de la capitale, alors pour continuer d’exister, les volutes se dĂ©placĂšrent sur les vitrines, en-tĂȘtes des petits commerces, cartels de rue

31 annĂ©es d’interdictions ajoutĂ©es Ă  l’un des premiers revers Ă©conomiques que connut l’Argentine alors en plein essor, tuĂšrent dans l’oeuf les nouveaux ateliers visant Ă  apprendre aux plus jeunes l’art du fileteado et Ă  rĂ©pandre la pratique hors des murs de la ville. 

© Turismo.buenos aires.gob

STYLE ET ICONOGRAPHIE

Il naĂźt donc dans les fabriques de voitures, carrossiers et garages de Buenos Aires par l’action des immigrants italiens qui lancĂšrent la tendance dĂ©corative avec de simples lignes souples. Le fileteado fut ensuite largement dĂ©veloppĂ© et son catalogue de motifs enrichi par la fantaisie de dessinateurs Italiano-Argentins intĂ©ressĂ©s par cet art endĂ©mique, porteur de leur hĂ©ritage double. 

Dans le livre « El Filete Porteño Â» rĂ©digĂ© par Alfredo Genovese maĂźtre fileteador, l’anthropologue Norberto Cirio Ă©tablit une liste des formes caractĂ©ristiques du fileteado retenues par l’UNESCO. On y trouve :

  1. Un haut degré de stylisation.
  2. La prépondérance de couleurs vives.
  3. L’impression de profondeur nĂ©e d’un jeu d’ombre et de clair/obscur.
  4. L’usage d’une typographie « gothique Â» pour les lettres, ou de caractĂšres trĂšs ornementĂ©s.  
  5. Une symétrie obsessive.
  6. L’enfermement de chaque composition dans un cadre lui-mĂȘme dĂ©corĂ© et ornĂ©. 
  7. La surcharge de l’espace Ă  couvrir. 
  8. La conceptualisation symbolique d’objets reprĂ©sentatifs de la culture et des croyances traditionnelles argentines (le fer Ă  cheval en guise de souhait de bonne chance, les dragons comme symbole de force
)
2022 © Lou Desance

Effets de lumiĂšre et d’ombre, volumes et impression de 3-dimensions, fleurs Ă  quatre pĂ©tales, rinceaux et feuilles d’acanthe et animaux (petits oiseaux, chiens
) vinrent s’adjoindre aux spirales lĂ©gĂšres des premiers temps.

Le fileteado Ă©tait devenu un art du dĂ©cor trompant l’Ɠil pour lui faire voir des vĂ©hicules imposants, bruyant et peu gracieux, ornĂ©s de moulures antiques Ă  la maniĂšre d’une jolie piĂšce de manoir. 

Photo de la boutique-atelier d’un fileteador / @filetesdariorego sur Instagram / 2022 © Lou Desance

On effleure ainsi les styles nĂ©o-classiques avec une touche grotesque, presque gitane, en copiant les formes europĂ©ennes des siĂšcles prĂ©cĂ©dents, alors visibles dans l’architecture de Buenos Aires.

Un autre type d’élĂ©ments s’intĂ©gra au coeur des compositions : le drapeau argentin, qu’il soit sous forme de ruban ou tel quel, il a souvent une place centrale ! Il est souvent accompagnĂ© d’autres objets ou personnages phares de la culture argentine car le fileteado ne va pas sans la monstration de la fiertĂ© d’ĂȘtre Argentin. Le pays Ă©tant en grande partie composĂ© d’Italiens ou de descendants d’Italiens, il est presque erronĂ© de parler de « double culture Â» (italienne et argentine), tant l’Argentine est indĂ©pendante de l’Italienne. Bref, Buongiorno Buenos Aires, banniĂšre bleue et blanche, tango et Gardel (cĂ©lĂšbre chanteur de tango), Buongiorno fileteado porteño !   

Camionnette portant un motif de fileteado. On y retrouve la banniĂšre aux couleurs de l’Argentine, les rinceaux, la symĂ©trie, et enfin, le pilote Fangio, hĂ©ros national argentin. © Alfredo Genovese

À la symĂ©trie des ornements, la fausse impression de volume, la conceptualisation symbolique, la surcharge de l’espace, les couleurs vives, figures de la culture populaire (Carlos Gardel et la Virgen de LujĂĄn), un autre Ă©lĂ©ment vient couronner le tout : l’ajout Ă©voquĂ© plus haut de phrases courtes et Ă©loquentes prenant la forme de devises humoristiques, de pensĂ©es philosophiques ou de sentiments romantiques
 tout droit tirĂ©es de la poĂ©sie du conducteur ! Écrites en espagnol, le code veut qu’elles soient rĂ©digĂ©es selon la typographie cursive gothique, cette esthĂ©tique ne s’éloignant pas trop de la duretĂ© du monde camionneur. 

À propos de ces maximes, l’écrivain Jorge Luis Borges disait qu’elles sont « la sagesse en bref Â», le fileteado manifestant ainsi les valeurs socioculturelles du Monsieur-tout-le-monde du XXe siĂšcle de Buenos Aires.

On pouvait par exemple lire : « Il faut s’endurcir, mais perdre la tendresse, jamais Â» (« Hay que endurecerse, pero perder la ternura jamĂĄs Â»), ou encore « Qu’on ne me parle pas de Milonga ou de Tango, c’est bien avec ça que je gagne des pĂ©pettes Â» (« QuĂ© milonga ni que tango, con esto me ganĂł el mango » qui en rĂ©alitĂ© ne peut ĂȘtre convenablement traduit tant ses rĂ©fĂ©rences sont idiomatiques et imprĂ©gnĂ©es de culture « argentino-italienne Â»).  

La Ford AA 1931 utilisĂ©e comme « Food-Truck » et offrant ainsi une nouvelle destinĂ©e pour cet art. On y lie la maxime  » Sans Rival » (‘Sin Rival »).

Mais pas de politiques dans les phrases filetĂ©es ! De l’humour, parfois un peu gras, de l’orgueil, du patriotisme, de la romance, de la poĂ©sie, du tango, ou de la philosophie, mais jamais de politique ! 

Attention tout de mĂȘme ! il y a une mĂ©thodologie Ă  respecter qui Ă©tablit quel endroit du vĂ©hicule doit recevoir quel type d’inscription : le ruban aux couleurs de l’Argentine se place devant, sur le capot, les informations relatives au propriĂ©taire de l’auto et Ă  son commerce vont sur les portes latĂ©rales, et la reprĂ©sentation de la Vierge de Lujan se place Ă©galement devant, en guise d’icĂŽne protectrice. Une phrase peut Ă©galement accompagner la madone sur la partie situĂ©e au-dessus du pare-brise, tandis qu’une autre, plus longue ou plus poignante, se doit d’ĂȘtre placĂ©e Ă  l’arriĂšre du vĂ©hicule. 

À l’intĂ©rieur des bus pouvait Ă©galement ĂȘtre filetĂ© l’arriĂšre du siĂšge du conducteur. Toutefois, les chauffeurs de camionnette, ne souhaitant pas que leur vĂ©hicule soit pris pour un camion de fruits & lĂ©gumes, les dessins de fleurs Ă©taient Ă©vitĂ©s et remplacĂ©s par d’autres motifs tels que des dragons plus dĂ©licats qu’effrayants, Ă  la queue toute enspiralĂ©e de volutes.  

Bar « La Perla » (Av. Don Pedro de Mendoza 1899), l’une des adresses phares du parcours pour dĂ©couvrir le fileteado de Buenos Aires. © Turismo.buenos aires.gob

PATRIMOINE IMMATÉRIEL DE L’HUMANITÉ

D’abord mal aimĂ© car perçu de mauvais goĂ»t et synonyme des couches populaires non sophistiquĂ©es, le fileteado ne vit un regain d’intĂ©rĂȘt que tout rĂ©cemment lorsque la capitale fit Ă©tat de son identitĂ© culturelle Ă  l’occasion du passage au 21e siĂšcle. PrĂšs de cent ans aprĂšs sa crĂ©ation, le fileteado fut finalement reconnu, beau ou non, comme faisant bien partie du patrimoine de la ville. Nouvellement assumĂ©, il fut consacrĂ© en 2016 lorsqu’il rejoint la culture immatĂ©rielle des Hommes. 

Cet art est dĂ©sormais synonyme d’une Ă©poque, d’une ville, de ses hĂ©ritages italiens, ainsi que d’une pratique artistique qui n’eut besoin ni des musĂ©es ni d’experts, pour ĂȘtre codifiĂ©e et pĂ©rennisĂ©e par la tradition. 

Depuis, l’Argentine cĂ©lĂšbre le fileteado porteño de diverses maniĂšres. Lui fut par exemple accordĂ© un jour national : le 14 septembre, en hommage Ă  la premiĂšre exposition « retrospective Â» lui Ă©tant dĂ©diĂ©e. Elle eut lieu Ă  la galerie Wildenstein, en 1970, Ă  Buenos Aires naturellement. 

Aussi avec sa sauvegarde assurĂ©e par l’UNESCO, un travail de valorisation se mit-il progressivement en place Ă  Buenos Aires afin de rĂ©pandre la connaissance sur cette pratique, la dĂ©poussiĂ©rer, la montrer mieux et plus, et ceci tant aux touristes qu’aux porteños eux-mĂȘmes. 

Dans ce sens, le site officiel de la municipalitĂ© lui dĂ©die une page, des tours commentĂ©s et des ateliers sont organisĂ©s par la Ville en collaboration avec les quelques MaĂźtres Fileteadores  vivants, notamment Gustavo Ferrari et Alfredo Genovese qui, comme les anciens, sont eux aussi d’origine italienne. 

Les quartiers Bodeo, San Telmo et La Boca hĂ©bergent, quant Ă  eux, un parcours commentĂ© : « la ruta del fileteado porteño», organisĂ© par la municipalitĂ©.

NEUF, MAIS PAS (QUE) KITCH.

L’usage du fileteado persiste Ă©galement par le biais de l’art du tatouage ! Si les historiens des arts europĂ©ens n’ont pas nĂ©cessairement entendu parler du fileteado porteño, les tatoueurs et passionnĂ©s de tatouage du monde entier, eux si ! et depuis dĂ©jĂ  une bonne dizaine d’annĂ©es !

« Ça c’est sĂ»r que ça te rapproche carrĂ©ment de l’argentinitĂ© ! Â» (« ÂĄEso sĂ­ te acerca a la argentinidad al palo ! Â»), Claudio Momenti, fileteador et tatoueur argentin (d’origine italienne, aussi), s’exprimant Ă  propos des gens qui viennent le voir spĂ©cifiquement pour se faire tatouer Ă  la mode du filetĂ©. 

Gustavo Ferrari, porteño approchant de la quarantaine, tient des ateliers dans la capitale, mais en organise aussi lors de ses voyages sur les autres continents. Il s’applique autant Ă  la rĂ©alisation de piĂšces traditionnelles qu’à la crĂ©ation de piĂšces plus modernes, quitte Ă  rompre quelques rĂšgles du Code. On lui connaĂźt des Ɠuvres en noir et blanc par exemple.

4 collaborations de grandes marques avec le fileteador argentin le plus connu aujourd’hui : Alfredo Genovese. Avec le temps, sa pratique s’est nĂ©anmoins enrichie de rĂšgles d’abord tacites, codifiant peu Ă  peu un « bon filteado Â». Elles furent finalement mises noir sur blanc, accompagnĂ©es d’un peu d’histoire, par Alfredo Genovese, l’un des rares fileteadores modernes.  © A. Genovese

Les personnages choisis pour accompagner les compositions filetĂ©es changent Ă©galement. De Gardel on passe Ă  Dark Vador, en passant par Betty Boop et Bob Marley, ou encore (et c’est sans doute ici bien mĂ©ritĂ©), par la figure argentine iconique, le footballeur Diego Maradona. 

Si les boutiques Ă  touristes de Buenos Aires ne font pas Ă©talage d’objets filetĂ©s ou de rĂ©fĂ©rences au fileteado, c’est parce qu’il n’existe pas de « modĂšles Â» Ă  reproduire sur mugs, casquettes ou T-shirts, l’art de fileter venant avec la main mĂȘme de son artiste. Si l’objet, plaque ou dĂ©cor n’est pas directement issue de l’idĂ©e originale ou de la main d’un des maĂźtres aujourd’hui reconnus, alors ce n’est pas (vraiment) du fileteado porteño ! 

© A. Genovese

VOIR PLUS : 

‱  Fileteado porteño | Un tango bailado a pincel | 7 124 vues‱1 nov. 2017 par Melisa Vitale / Abril Sosa, Evelyn Santana y Melisa Vitale / Artista: Fernando Spinzi. Musique : « Pa’ Bailar » du groupe Bajofundo 

‱‱ Les pages Instagram de deux fileteadores : Alejandro Genovese & Gustavo Ferrari

Citer cet article

« L’art du Fileteado porteño, petit nouveau de l’UNESCO », MuseumTales, Juillet 2021, L. DESANCE

Sources :

Publié par Museum Tales

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