Füssli, un rêve d’étymologies ou le cauchemar au féminin.

Il ne s’agit pas de proposer une énième analyse des chefs d’œuvre du peintre et dessinateur suisse Johann Heinrich Füssli (1741-1825), dont les deux versions furent déjà éminemment commentées. Il est plutôt question de proposer d’interpréter ces tableaux comme l’illustration du cauchemar selon plusieurs de ses étymologies : la germanique, l’anglaise, mais aussi la française et peut-être même l’espagnole ! En somme, voyons comment J. H. Füssli peint nos mots (et les maux du féminin) !

L’étymologie anglaise est la plus communément décrite car elle est illustrée de façon éloquente. Décomposons le mot anglais pour cauchemar, « nightmare« . « Night » nous donne « nuit » (rien de neuf!), mais saviez vous que « mare », seul, signifie « jument » ? Ah, voilà donc pourquoi cette tête de cheval surgit du pan de draps (placée au centre-même de l’œuvre dans la seconde représentation). Nous verrons plus bas, via l’espagnol, que la jument a peut-être à voir avec la stigmatisation du féminin.

Pour le moment, constatons que le tableau (de gauche) fut exposé pour la première fois à la Royal Academy de Londres ; ceci seulement un an après sa création, en 1782. Le peintre, qui vit alors en Angleterre, a donc le public anglophone et la langue anglaise bien en tête au moment de la création.

L’étymologie française du mot cauchemar viendrait de  » cauche, de cauchier « presser » (attesté sous cette forme dep. la 2emoitié du xiies., du lat. calcare) et du picard ancien, l’ayant lui-même emprunté au Néerlandais, ‘mare’ qui n’est autre qu’un « fantôme qui provoque le cauchemar ». En effet, dans le folklore scandinave, les mares sont des créatures spectrales malveillantes envoyées pour « tourmenter et faire suffoquer les dormeurs ». (Voir cnrtl ). Donc ? Cauchemar signifie littéralement être oppressé par une créature monstrueuse appartenant au monde des esprits. N’est-ce pas là ce que nous avons sous les yeux ?

Poursuivons. Ce monstre est parfois décrit comme un incube (The Incubus étant le titre anglais de l’œuvre), soit « qui a la faculté de pénétrer un corps pour y introduire, et possiblement y faire se développer quelque chose ». Le lien avec la pénétration sexuelle et la procréation (ici, procréation du monde onirique) paraît particulièrement évocateur. Ceci se voit être renforcé par la possible analogie de la tête chevaline qui s’introduit dans l’œuvre en écartant des pans de rideaux qui, dans le second tableau, pourraient s’apparenter à un vagin.

Rappelons d’ailleurs que S. Freud possédait une reproduction gravée de l’œuvre dans son cabinet viennois.

Étendons désormais à l’étymologie espagnole et continuons le parallèle, déjà bien documenté par ailleurs, avec la sexualité féminine. Dans le monde hispanophone une insulte sexiste consiste à traiter une femme à l’attitude jugée provocante de « puta como una yegua » or yegua n’est autre que le mot espagnol pour « jument » ou « mare ». Les pistes sont inexistantes sur ce point. Peut-être le devons-nous au hasard… Ou alors cela démontrerait comment la jument fut le signe d’une sexualité féminine débridée pour l’Europe occidentale ; symbole qui aurait disparu au cour du 20e siècle mais que Füssli aurait pu connaître alors. L’occurence paraît digne d’intérêt.

En outre, le mot « cauchemar », en espagnol toujours, se traduit par pesadilla dans lequel on relève « pesa » qui, des deux côtés des Pyrénées, induit un poids qui pèse, qui oppresse, à l’image de l’incube fusslien.

Enfin, ce qui pèse sur les femmes c’est bien le poids de leur sexualité condamnée par les conventions, et ceci dans l’Europe entière et quelle que soit la langue. Sarah Shealer, professeure d’art et d’esthétique, pense par exemple que l’incube symbolise la libido masculine écrasant le féminin. Un féminin qui répond à cette pression suffocante de façon passive, pour ne pas dire lascive, bien que ce soit ainsi que le présente J. H. Füssli.

Enfin, le rêve, lieu par excellence des oppressions et des refoulements, contient, pour les femmes interdites d’éprouver un quelconque désir sexuel, un pouvoir de sublimation sexuelle d’autant plus dense. En d’autres termes, peut-être cette œuvre n’est-elle pas l’illustration du phénomène du cauchemar en général, mais de celui de la Femme (contrainte) plus spécifiquement. Il devrait alors être renommé « le cauchemar au féminin ». • 

Pas d’accord Heinrich ?

Citer cet article : « Füssli, un rêve d’étymologies », Museumtales, le 30 nov. [lien]

Sources complémentaires :

  • Bernard Terramorsi, Portraits du revenant de poids. un aperçu du cauchemar en peinture, Le cauchemar. Mythe, folklore, littérature, arts, Paris, Nathan, 2003, p. 109-137
  • Andrei Pop, « Sympathetic Spectators: Henry Fuseli’s Nightmare and Emma Hamilton’s Attitudes »Art History vol. 34, issue 5, 2011
  • Sarah Shealer Fuseli, The Nightmare, c 1780 – YouTube

Publié par Museum Tales

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