La Mère-patrie russe ne rigole pas

© Alekseï Volkhonski/V1.RU

HISTOIRE ET CONTEXTE BELLIQUEUX. 

Nous sommes à Kourgane Mamaïev, dans la ville de Volgograd… ce nom ne vous dit rien ? Sans doute celui de Stalingrad vous est-il plus familier ? Volgograd en est la nouvelle appellation. 

Érigée en 1967, cette statue pharaonique nommée « la Mère-Patrie appelle ! » (Родина-мать зовёт!) est l’image allégorique d’une patrie belliqueuse appelant son peuple à repousser l’agresseur. 

Cet agresseur c’est alors l’Allemagne Nazie du Troisième Reich, puisque qu’elle commémore plus spécifiquement la bataille de Stalingrad, épisode tristement célèbre car crucial dans le déroulement du conflit de la Seconde Guerre mondiale. 

©stalingrad-battle.ru

Rendant hommage « aux héros de la bataille de Stalingrad », elle couronne le complexe commémoratif renfermant la fausse commune dans laquelle reposent plus de 35 000 soldats soviétiques. Un musée et d’autres groupes sculptés ornent le lieu, véritable mémorial en plein air

« De l’épée à la charrue », 1959, River East Side (E.U). Moins fameux et connus, l’ingénieur des travaux est Nikolaï Nikitin et l’architecte qui livra le projet initial du complexe commémoratif est Iakov Bielopolski. ©neptuul

Son style est caractérisé de « réalisme socialiste » et nous devons cet exemple monumental au sculpteur Evgueni Voutchetitch (1908-1974), lauréat d’une médaille d’or obtenue lors de l’Exposition universelle de 1937. S’il ne marqua pas nos mémoires, lui attribuer le projet équivaut alors à charger Johnny Hallyday d’inventer le prochain hymne national français. En bref, on veut le meilleur des sculpteurs socialistes pour la Mère-Patrie. 

Nous lui devons une autre statue d’envergure, le forgeur en bronze nommé « De l’épée à la charrue », situé au siège des Nations Unies à New York depuis 1959, quand l’Union soviétique l’offrit aux États-Unis en guise de témoignage pacifique.

C’est donc tout naturellement que pour cette œuvre, Evgueni fut récompensé d’une médaille de Héros du travail socialiste. 

IMPRESSIONNANTES CARACTÉRISTIQUES. 

La menaçante « Mère » se compose de 5 500 tonnes de béton et 2 400 tonnes de métal, et porte une épée d’acier fluoré de 14 tonnes (pour 33 mètres de long).

Fait étonnant : l’épaisseur de béton n’excède jamais 30 cm! La solidité de l’ensemble est assurée par une structure complexe de câbles internes tendus. Haute de 85 mètres, l’année de son inauguration, en 1967, la Mère-Patrie est alors la statue (sans socle) la plus haute du monde ! La New-Yorkaise Statue de la Liberté possédant un socle conséquent, lui volant la première place du podium. 

La Mère-Patrie n’a néanmoins pas de quoi rougir, car elle reste aujourd’hui la statue la plus haute d’Europe et demeure bien placée au sein du classement mondial des statues les plus impressionnantes. 

La première statue montrée par le schéma est la « Statue de l’Unité », dédiée Vallabhbhai Patel en Inde. C’est l’oeuvre sculptée la plus haute du monde à ce jour avec 240 m de haut (piédestal inclus) et date de 2018. Vient ensuite le « Bouddha du Temple de la Source », situé à Lushan en Chine. Ce bouddha chinois mesure 153 mètres et date de 2008. La succèdent la bien connue Statue de la Liberté, puis notre Mère-Patrie russe. 

LA STATUAIRE COMME MARQUE DE DOMINATION.

La colossale statue de Volgograd est l’un des monuments les plus visités de Russie, et le plus célèbre dédié à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale. Par conséquent, sa vocation patriotique doit être irréprochable et ne surtout pas être contredite par les monuments des pays « placés sous l’aile » russe. Plus que cela encore, « la Mère-Patrie appelle ! » sert à montrer l’encore très actuelle domination russe sur ses « vassaux ».

Trois restaurations lui furent consacrées, dont la dernière fut la plus complète et est toute récente puisqu’elle date de 2019. Vue lors de cette restauration. © Sergueï Fomine/Global Look Press

On ne peut passer à côté de l’expression agressive de cette monumentale femme criant, les sourcils froncés, l’épée tendue en avant vers le ciel. Elle n’est pas seulement une maman ours protectrice qui veille sur les Russes, non, elle est une mère lionne qui incite son peuple à s’en aller en guerre contre l’ennemi et mène le combat.

Le message ? Le régime russe affirme par cette œuvre sa préférence pour une attitude offensive, contre une posture défensive. 

Au contraire, l’Ukraine semble davantage partisane de la seconde attitude si l’on en juge sa propre Mère-Patrie, située à Kiev et réalisée par le même Evgueni Voutchetitch. En plus d’être moins monumentale (63 mètres), elle offre des airs plus pacifiques, un visage moins agressif, et une posture de présentation plus que de combat, à la limite même de la reddition. Pour la faire simple : il ne semble n’y avoir qu’avec elle qu’on pourrait partager un maté. 

Mère Patrie d’Ukraine, à Kiev. Elle fut inaugurée par Leonid Brejnev le 9 mai 1981 et réalisée par le russe Evgueni Voutchetitch. ©Dreamtime.

Un rapide coup d’œil à la domination qu’exerce la Russie sur l’Ukraine et sur le simple fait que le même sculpteur russe soit à l’origine des deux œuvres, et il est tout naturel de relever que l’attaque et la domination de Madame Russe, cheffe de guerre, domine la simple garde armée que semble être Madame Ukraine. 

ET EN BREF, QU’EST-CE QUE LE STYLE QUALIFIÉ PLUS HAUT DE « RÉALISME SOCIALISTE » ?

Vue de la colinne Kourgane Mamaïev et du mémorial de Stalingrad. Au premier plan, un autre monument du complexe. © Legion Media

Justement, c’est un art qui favorise ce genre de message de domination, devant toute autre poésie. Régnant en maître sur tout le XXe siècle russe, il est l’art officiel puisqu’unique courant validé par le régime communiste au pouvoir. Plus que simple validation reçu par le Kremlin, le réalisme socialiste est utilisé par le régime pour véhiculer ses valeurs. Ces dernières visent à souligner l’exemplarité des hommes et femmes des classes prolétariennes en présentant surtout des scènes de labeur, peuplées de bons travailleurs blancs, aux yeux clairs et aux corps robustes et beaux, ciselés ainsi par l’effort communautaire rendus dans les campagnes ou les industries. Aucune abstraction des formes ni extravagance des couleurs ne peuvent être tolérées ; seule la figuration idéalisée est autorisée. Entre académisme et héroïsme des postures, tous les moyens de compositions et d’effets picturaux sont utilisés afin de glorifier le bon peuple russe. 

Au début du siècle, l’art devait être le véhicule des idées marxistes-léninistes du régime en place. Désormais, quoi que légèrement plus libre, un art officiel demeure et il s’agit toujours de valoriser l’image du pays.

Il faut bien affirmer sa grandeur, voire sa supériorité, notamment par de telles réalisations chaque fois plus monumentales

Kourgane Mamaïev, dans la ville de Volgograd © Pinguincity

La Mère-Patrie de Volgograd se veut être une interprétation contemporaine de l’antique déesse de la victoire nommée « Niké ». Contrairement à la Grecque elle ne possède pas de paire d’ailes, mais les pans de son châle ne manquent pas de rappeler la forme de « V » que forment les ailes d’une Niké classique. 

Reconstitution complète de la Victoire de Samothrace, proposée par O. Benndorf and K. von Zumbusch © Berlin University // Tetradrachm d’argent, 301-292 av. J.-C. Paris, BNF, Cabinet des Médailles © Photo Bibliothèque Nationale de France.// La Victoire de Samothrace restaurée, après 1884. © Musée du Louvre, documentation du département des AGER.

Anecdote bonus ? Lors de son dernier make-up, les ouvriers du chantier tombèrent sur « des pièces entières remplies d’ordures que ses constructeurs avaient laissées derrière eux en 1967.  Nous avons également trouvé 1 200 roubles [16,50 euros] qui ont été laissés là par les travailleurs ayant effectué une rénovation en 2010. », déclarait le chef de chantier Vladimir Antonov ! 


VOIR MIEUX ?

VOIR PLUS ?

Sur l’écluse de Rybinsk (Russie), voici une autre monumentale « Mère » (ici, de la Volga) ⤵

Publié par Museum Tales

Les arts, mais surtout ceux des "autres" (de peuples non européens), leurs langues et leurs cultures selon toutes leurs formes d'expressions (séries Tv, littérature, gastronomie, urbanisme, carnavals, drogues...) captivent pour 1000 raisons qui, si vous êtes ici, ne vous sont pas inconnues. "Connaître l'autre pour se connaître soit", "connaitre le passé, pour connaitre le présent"... On ne vous apprends rien. Toutefois, comment connaitre l'autre ou les passés de l’Homme d'une manière attrayante ? Peut-être par des présentations courtes et « désnobées » de faits culturels spécifiques, divers et variés, glanées dans les musées et l’Histoire du monde entier. Les arts et les savoirs liés à la culture peuvent aussi être traités par l'anecdote ou avec humour : un peu de légèreté n'entachera jamais l'art ou le fait culturel.

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