Les Cholas : quand l’économie porte une jupe, des tresses, et fait du catch.

Vous voyez cette femme rondelette à la peau brune, avec ses deux longues nattes brunes ; vêtue de jupons et d’un chapeau ? Si, vous voyez ! Elle est assise sur un banc et vous propose des fruits pour quelques pésos ou bien elle traverse la place du marché chargée de sacs rayés, une « hôte » de père Noël indien sur le dos. Oui, vous voyez bien.

Leur grande visibilité dans le paysage urbain paraît anodine et typique : il n’en est rien.

Qui sont-elles ?

Les Cholas ou « cholitas » sont des femmes d’origine indigène andine. Elles font partie de la communauté dite « colla » [voir l’article corrélé ?] et peuplent tout l’Altiplano (ce fameux territoire, ancien empire inca puis Virreinato del Perú, que se partagent le nord de l’Argentine et du Chili, le Pérou actuel, le sud de l’Équateur et bien sûr, la Bolivie).

En Bolivie, elles sont partout, mais outre le pittoresque qu’elles apportent aux photos touristiques des Européens, leur présence est d’une importance capitale pour l’histoire économique et politique de l’Amérique du Sud.

 Il y a une trentaine d’années encore, il leur était défendu de porter la tenue qui les identifie et si elles désiraient braver l’injonction, alors les places publiques, notamment celles de commerce tel que les marchés, leur étaient strictement interdites. (Les cinémas aussi d’ailleurs et nous verrons que si l’interdiction de commercer peut trouver explication, celle de ne pas pouvoir se détendre devant James Bond ou Terminator, elle ne s’explique pas vraiment.)

© Museum Tales / Chola vendeuse de fruits dans les rues de Cochabamba (Bolivie).

Costume.

Le vêtement de la Chola se compose d’une robe vive dite « pollera », dont les blancs jupons épais (manqanchas) s’arrêtent au genou pour les femmes Quechuas, et que les femmes Aymaras portent un peu plus longs. 

La pollera se complète d’un ample châle multicolore dit « manta ». Il se porte sur les épaules et recouvre la poitrine. De plus, et car il fait froid sur l’Altiplano (situé entre 2500m et 4000m d’altitude), on se couvre les gambettes d’un collant épais. Topos [voir article corrélé ?], bijoux nombreux et variés, et chapeau melon (le « bombín ») viennent agrémenter la tenue à l’envi. Un chapeau à large bord, plus commode, est favorisé dans certaines villes tel que les photographies le présentent ici.

Enfin, la « hôte » de père Noël se nomme « l’aquayo ».  Il consiste en une bande de tissu rayé verticalement de couleurs vives (jaune, rouge, rose et bleu clair en majorité), dont on se ceint la poitrine et le haut du dos en diagonale, de telle sorte qu’elle forme un grand sac-à-dos.

C’est lors de la révolution de Tupac Amaru II, en 1870, que fut instaurée par la loi le port du costume traditionnel des femmes indigènes venant de la campagne, mais présentes en ville, les Cholas. 

Notons par ailleurs que si leur costume sonne aujourd’hui la cloche de l’authenticité et du « typiquement autochtone », il est pourtant issu de l’assimilation forcée des femmes andines à la mode des colons : le châle, la robe à jupon et le chapeau melon ne sont pas sans rappeler la mode européenne d’alors !

©Bolivia Francia/ exemples d »aguayo.

La Chola se définit donc par un vêtement syncrétique visant à plaire à la classe dominante, sans pour autant délaisser complètement ses traditions (le sac « aquayo » et le topo étant des marqueurs effectifs).

Ajoutons enfin que cet « uniforme » comprend bien évidemment des variations selon les régions et provinces, mais que de manière constante il pèse son poids puisque l’ensemble peut peser jusqu’à 10kg ! Et c’est sans compter la charge de marchandise portée sur le dos (nous allons le voir les Cholas sont de grandes commerçantes). Mais il « pèse » également en termes de poids moral à porter tout aussi sûrement, car s’affirmer en tant que Chola ce n’est pas un choix pris à la légère ! 

Revendication raciale.

Leur présence veut tout dire de la lutte indienne pour s’imposer dans la société d’un pays qui continue, cinq siècles après la colonisation, à les rejeter.

D’abord imposé donc, l’habit cholo fut ensuite interdit. On cherchait finalement à interdire les Cholas et les origines andines, syncrétiques ou non. 

« Chola » était un terme péjoratif adressé aux femmes indigènes, avant qu’il ne soit fièrement réapproprié par ces dernières qui l’affichent tout en couleur depuis qu’il leur fut autorisé de nouveau à le faire, en 2006 seulement ! « S’habiller en Chola » c’est donc montrer que l’on est fière de faire partie de ce groupe ethnique. 

Femme pro Evo Morales tenant le drapeau des ethnies andine, prenant part à la Marche du 12 novembre 2019, devant le Congrès, La Paz.
©Aizar Raldes / ©AFP VIA GETTY IMAGES

La réhabilitation de leur existence (car c’est bien de cela qu’il s’agit) est toute récente puisqu’il est question d’une quinzaine d’années à peine. L’élément déclencheur est l’élection d’Evo Morales en 2006, premier président d’origine colla aymara, autrement dit — et si vous avez la flemme de lire l’article qui s’y rapporte — d’un indigène issu des classes populaires stigmatisées et touchées par les injonctions racistes. 

Cet événement accompagne un changement massif dans la société bolivienne et andine. Plus que la place du marché ou la discrimination systématique, tous les postes à responsabilités leurs étaient refusés. Il y a 20 ans encore, il était impossible de se voir présenter le journal de 20h par une Cholita, ou d’organiser son divorce à l’aide d’une avocate Chola. Aujourd’hui, et depuis sept ans, Roxana Mallea, Chola et fière, présente l’édition principale du journal de Canal 7, voir l’article de Bon pour la tête sur le sujet. La machine est lancée. 

Montagne et Catch ! Oui, du catch, de la baston, ou plutôt de la lutte ! Littéralement la «Lucha libre de las Cholitas », est très répandue dans la ville de l’Alto, voisine de La Paz et capitale chola, et se pratique les jeudis et les dimanches. [Curieux.se d’en voir des extraits ?]

Les Cholitas ne sont pas des marrantes et ces combats visent justement à témoigner de la vie dans l’Altiplano rendue difficile tant par le climat rude, la pauvreté, et le machisme.

à gauche : © David Mercado para Reuters/ à droite Cholita wrestling, ©Joel Alvarez.

Pour ce qui est de la montagne, de petits groupes de cholitas se sont plusieurs fois donné pour but de gravir l’Aconcagua, sommet de la cordillère des Andes, situé entre l’Argentine et le Chili et culminant à rien de moins qu’à 6 962 mètres ! Ceci pour des raisons religieuses, mais également afin de montrer leur valeur aux yeux de sociétés qui les méprisent pour être nées femmes, pauvres ou/et indigène.

Impact économique.

Elles sont issues d’une longue tradition de femmes commerçantes indépendantes et prolixes. Lors de la République (à partir de 1825), les chicheras et les qhateras, commencèrent à contrôler la distribution et le commerce de la chicha (boisson andine) qui devint alors une entreprise absolument florissante. Ces femmes, seules à connaître le business, à le gérer intelligemment et d’une poigne de fer, accumulèrent un bon pactole qui permit d’initier leur ascension. Aussi permirent-elles à la Bolivie d’ouvrir cette branche du commerce à l’exportation. 

En plus d’habituer les hommes à être employés et dirigés par des femmes, elles démontrèrent à l’échelle nationale que le business était aussi affaire de jupons. Peut-être est-ce pour cela que, malgré une succession de gouvernements peu enclins au progressisme, le féminisme en Bolivie rencontre un succès non négligeable. Qu’elle soit Chola ou non, la femme bolivienne n’a pas l’image d’une chose fragile à protéger. Le machisme, présent, est d’un ordre plus structurel que de domination strictement physique. 

De plus, la Chola représente l’Indienne qui a quitté la campagne et commerce en ville. Elle n’est pas seulement métisse par ses origines, mais aussi parce qu’elle se situe entre la paysanne indigène et la dame apprêtée de la ville.

Une Cholita dans les rues de Sucre / ©Museum Tales

Elle est donc une image vivante de l’ascension sociale de l’ethnie (et du sexe) dominée. Elle est l’image d’une femme coquette qui part tous les matins exercer un métier ingrat, ses dizaines de kilos sur le dos et qui s’en sort relativement bien.

La sociologue, Fernanda Wanderley, souligne elle aussi l’importance des Cholas dans l’économie bolivienne. La plupart du temps, les femmes de l’ethnie font du commerce « au noir » en vendant des consommables ou des petites pièces d’artisanat directement dans la rue, sans étale ni même une chaise. Mais alors, cette économie parallèle dessert la grande économie, allez-vous me dire. Pas tout à fait, car cet argent permet à une classe très pauvre de pouvoir vivre sans aide du gouvernement et d’injecter à son tour des devises dans le reste du marché bolivien. 

De plus, toutes les Cholas ne sont pas des vendeuses ambulantes. Beaucoup atteignent déjà des postes commerçants plus élevés (propriétaire de boutique, etc.) et du fait d’une longue tradition de lutte contre la pauvreté, il est généralement pensé, en Bolivie, que ce sont des travailleuses hors paires, ne rechignant pas à la tâche, indépendantes des hommes et trop fières pour faire faillite.  

© Museum Tales / Manifestation afin qu’une femme chola entre au parlement Bolivien, dans les rues de Cochabamba, novembre 2020.

Aussi, « pour Adriana Barriga, de l’Agence municipale de La Paz pour le développement touristique, les tenues cholitas […] sont ‘un attrait touristique très apprécié’ » relate le journal La Croix.

Mais il y a un contre point à ceci : la Chola surfe sur une telle vague que même les Boliviennes qui n’en sont pas se vêtissent désormais selon le costume traditionnel. Outre une mode-hommage qui flirte gentiment avec l’appropriation culturelle, la polémique vise avant tout une discrimination positive qui depuis 2006, serait en vigueur notamment (et surtout) dans les postes proches du Pouvoir. En bref : se « déguiser en Chola » permettrait désormais de bénéficier de faveurs en politique et d’attirer les votes du peuple en zone rurale et indigène. L’Histoire ne manque jamais de revers ironiques !

Pub ! Elles s’imposent progressivement en politique et dans le milieu de la mode, mais également dans la publicité. Cela paraît dérisoire face à leur implication dans le commerce et la politique, mais ça ne l’est pas : nous savons que l’image (notamment publicitaire) est l’un des médias les plus puissants en termes de standardisation des modèles de société. Cela signifie ainsi l’intégration de leurs us, coutumes et physionomie dans la norme sud-américaine, au même titre que les autres formes de beauté plus occidentales.

C’est regarder un peu moins vers l’Europe et le fantasme de la blanche, blonde, aux yeux clairs (image qui peuple bel et bien les vitrines des pharmacies dans toute l’Amérique du Sud!), et redonner place aux caractéristiques proprement andines et indigènes dans les normes de beauté.

Fashion Week !  Et ouais, la Fashion Week de New York, les gars ! Outre une école de mannequin Chola qui vient d’ouvrir à La Paz, Eliana Paco, indigène aymara, de la capitale elle aussi, est en train de conquérir les podiums avec des tenues traditionnelles cholas à peine retravaillées : seulement un peu plus de sophistication et de modernité leur sont apportées ! Sa collection «Pachamama» (Terre mère, en langue quechua) fut présentée plusieurs fois depuis 2016. 

Quant à Rosario Aguilar, l’une des cholitas connue et reconnue en Amérique du Sud, elle s’exprimait ainsi en 2016, sur France Inter : « mon rêve le plus grand c’est de faire connaître notre culture et nos vêtements dans un autre pays. La Cholita fait partie de notre identité populaire. La Chola est une femme travailleuse, avec des valeurs, courageuse, charismatique, coquette et élégante ». En plus d’être avocate et femme politique, elle est effectivement dessinatrice de mode.

« Dans cent cinquante ans, on s’en souviendra plus … » chantait Raphael, une version de Cali en plus jeune et aujourd’hui oubliée… Au contraire des Cholas ! 

Notons qu’elles sont la plupart du temps âgées d’une quarantaine d’années ou davantage, les jeunes femmes du pays n’ayant connu que l’interdiction de leur héritage. Toutefois, il semblerait qu’après cette génération de cinquantenaires, survivent les Cholas car les jeunes Andines de l’Altiplano se prêtent facilement au jeu du « costume » qu’elles n’hésitent pas à revêtir pour les occasions spéciales. Les boutiques de La Paz et la percée des Cholas fashionistas qui proposent des remakes remastérisés de la tenue traditionnelle, permet justement de faciliter la perpétuation de son usage. 

Peut-être les Cholas ne seront-elles plus aussi nombreuses dans le paysage quotidien dans une cinquantaine d’années, mais nul doute que chaque femme andine aura dans son armoire sa propre pollera et son chapeau qu’elle sortira fièrement, cette fois-ci ! 

© Museum Tales, Chola dans les rues de Sucre (Bolivia), 2020.

Sources :

Publié par Museum Tales

Les arts, mais surtout ceux des "autres" (de peuples non européens), leurs langues et leurs cultures selon toutes leurs formes d'expressions (séries Tv, littérature, gastronomie, urbanisme, carnavals, drogues...) captivent pour 1000 raisons qui, si vous êtes ici, ne vous sont pas inconnues. "Connaître l'autre pour se connaître soit", "connaitre le passé, pour connaitre le présent"... On ne vous apprends rien. Toutefois, comment connaitre l'autre ou les passés de l’Homme d'une manière attrayante ? Peut-être par des présentations courtes et « désnobées » de faits culturels spécifiques, divers et variés, glanées dans les musées et l’Histoire du monde entier. Les arts et les savoirs liés à la culture peuvent aussi être traités par l'anecdote ou avec humour : un peu de légèreté n'entachera jamais l'art ou le fait culturel.

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