Le grand écart identitaire bolivien : entre Collas et Cambas, c’est pas la joie !

« Occidente y oriente, ‘las dos Bolivias’. »/ ©aremazu

En voyage en Bolivie, Normande depuis plus de générations qu’on ne peut en compter, caucasienne et blanche comme un postérieur, on me demanda plusieurs fois si j’étais originaire de l’est du pays (la Bolivie!)

Je n’aurais jamais parié que l’on put me prendre pour une Bolivienne et pourtant… À l’instar de l’Inde, du Mexique ou de la Russie, la Bolivie est définie par deux identités culturelles antagonistes ; au point que l’on puisse aisément dire qu’il n’y a aucune différence entre un Péruvien et un Bolivien résident à La Paz, tandis que tout semble opposer les Boliviens de l’ouest et ceux vivant à l’est.

Il existe effectivement une séparation binaire « simple » et (brusque) du peuple bolivien en deux groupes distincts. La catégorisation se base essentiellement sur des traits physiques issus d’un héritage génétique opposant les habitants de l’ouest du pays, les « Collas », aux « Cambas » qui eux vivent à l’est, autour de la ville de Santa Cruz. 

Outre une histoire coloniale plus forte dans l’est du pays, expliquant le phénotype plus européen des Cambas, les deux « sociétés » s’opposent drastiquement en presque tout point : économique et politique, mais aussi culturel, climatique, religieux…

Les Collas, aux traits plus andins, ou plus « indiens », représentent l’image que se fait souvent l’Européen des Boliviens. Ceci, notamment car ils sont en nombre majoritaire dans le pays, mais aussi car ils ont pour capitale identitaire, la capitale économique : La Paz.

Et à l’ouest, on mange du lama après avoir salué la Pachamama en Quechua (ou en Aymara). 

Carte de la Bolivie selon son découpage régional / carte schématisée de la Bolivie faisant état de la scission existante. ©wikicommons

Tandis que, du fait de leur situation géographique et d’une histoire coloniale distincte, les Cambas sont, physiquement, plus similaires aux populations brésiliennes et argentines. Plus grands, plus « blancs », plus occidentaux dans leur physionomie et leurs traditions, il arrive bien souvent qu’ils se revendiquent Cambas, avant d’être Boliviens ; si ce n’est « complètement Camba », et « beaucoup moins Boliviens ».

À l’est, on mange de la pizza et des açaïs (spécialité brésilienne à base de glace fruitée) en blaguant en portugais, et on peut vivre toute sa vie sans apercevoir un lama à l’horizon.

En somme, il y a plus de différences entre une personne colla (d’une ethnie d’origine andine et précolombienne, vivant sur le territoire qullasuyu, dont le nom « colla » est issu) et une personne camba (probablement descendante d’Européens, il y a peu), qu’entre mon humble personne d’ascendance normande, et un Bolivien camba. 

Capture d’écran d’une vidéo de la chaine YouTube « Camba Colla », 2013; © camba colla,

Au contraire des régions très hautes en altitude, la province de Santa Cruz bénéficie d’un climat tropical plus riche, fournissant (aux Cambas, donc !) des ressources plus variées et plus prolifiques. Aussi, Santa Cruz bénéficia-t-elle longtemps de son propre système politique et économique. Cela du fait d’un éloignement géographique des capitales (Sucre et La Paz) de 900 kilomètres — soit la distance entre Paris et Madrid — et d’un très grand écart entre la réalité de son territoire et les formules dictées par La Paz. Cette autogestion informelle n’est pas vraiment du goût de La Paz (et des Collas, donc) qui se voit ainsi plus démunie des ressources que fournit la Bolivie dans son entièreté. 

Le pôle cruceño (de Santa Cruz) forme un contre-pouvoir économique et politique fort à celui des Collas de la capitale. 

Plus riches et plus libéraux, les Cambas s’opposent très souvent (et très fermement) aux tendances socialistes des Collas qui, en plus d’être plus nombreux, voient l’un de leurs représentants remporter l’élection présidentielle depuis 2006. Il s’agit bien de l’Aymara socialiste et fervent supporter de la cause des peuples indigènes : Evo Morales.

En face : plus ouverts sur le monde, les Cambas ont la réputation d’être plus progressistes et d’accueillir l’occidentalisation avec plus d’entrain. Notons ici l’importance que revêt la connexion aéroportuaire de Santa Cruz, directement reliée à Paris, à Londres, à Mexico, à Buenos Aires ou encore, à Miami.

Chaque « camp » considère l’autre comme un intrus dans son propre pays et nombreux sont les résidents de Santa Cruz à réclamer une indépendance nette en une « Nación Camba ».  

Cependant, être Camba ce n’est pas simplement être plus blanc, avoir son propre système d’assainissement des eaux, avoir plus de pésos en poche, regarder Netflix, être libéral ou ne pas avoir d’hiver. De ces atouts plus aisément valorisés par la communauté mondiale, une orgueilleuse supériorité tend à définir l’esprit camba, donnant parfois (voire souvent) lieu à un racisme latent et à une discrimination quasi systématique des indigènes pourtant plus nombreux. 

Carnaval dédié au « Camba Florencio » (Antonio Anzoátegui Suárez, poète et compositeur bolivien camba, 1937-2010), dans la ville de Santa Cruz, en novembre 2020. ©Museum Tales.

À l’inverse, les médias du pays ne font que très peu de place aux particularités cambas, et n’utilise que le vocabulaire (et l’accent!) des régions andines. Aussi, le pays demeure-t-il peu enclin à traiter les questions féministes et de tolérance envers les homosexuels: le conservatisme andin s’imposant plus largement. 

Tout comme le terme « negro » adressé à une personne noire est perçu comme une insulte, le terme « colla » ne peut être prononcé par quelqu’un ne l’étant pas. Au contraire, se revendiquer « colla » est source d’orgueil et de réappropriation identitaire, pour celui qui s’identifie ainsi. 

Pour ce qui est de « camba » des sources affirment que le nom proviendrait du vocabulaire de la traite des esclaves angolais s’interpellant entre eux « Kamba » pour « ami ». 

Grafiti disant : « Un Camba, on le respecte, on ne se fiche pas de lui » sur l’un des murs de la ville de Santa Cruz / ©Museum Tales, novembre 2020.

Jusque quand l’assiette et les oreilles.

Musique ! Dans la région andine, sont prédominants le charango (sorte de ukulélé), la quena et la zampoña : des instruments proprement indiens. Les rythmes sont le tinku et le huayño. Afin de vous les figurer, pensez à des mélodies proches de «El cóndor pasa ». À l’est, c’est plus ambiance guitare et trompette ! Les rythmes populaires se nomment taquirari et chobena et sonnent davantage comme les mélodies mexicaines. 

À table ! Étant donné que les géographies sont dissemblables, la nourriture aussi. Pour ne pas faire de jaloux, je vous conseille de goûter à tous les plats traditionnels collas: fricasé (bonjour la France), charque (spaghettis frits de viande rouge avec œuf dur et fromage de chèvre) et pique macho (mon favori de tous) ; ainsi qu’aux plats cambas : soupe de cacahuète, majadito et salpicón.

Pourquoi c’est interéssant ? 

  • Car qui n’a pas idée de cette bipolarité culturelle, n’a pas idée de ce qu’est la Bolivie et ne peut se la représenter qu’au travers des lamas et des bonnets multicolores. 
  • Cela sert à rappeler que, sur le continent américain, le racisme ne concerne pas que les populations noires africaines ou latino-mexicaines, et que les mécanismes discriminatoires et rivaux sont partout, et en tout temps, identiques.
  • Cela témoigne également de la prédominance de l’aire culturelle sur les frontières légales d’un pays. L’aire précolombienne andine englobe plusieurs pays (ou zone de pays), et à l’inverse, un pays peut contenir des cultures tout à fait distinctes !
  • Enfin, cela témoigne de la sempiternelle lutte entre modernisme et tradition, socialisme et capitalisme libéral, nationalisme et indépendantismes, pour organiser l’ordre du monde actuel, et ceci que l’on soit Suédois ou Bolivien.

Sources

Publié par Museum Tales

Les arts, mais surtout ceux des "autres" (de peuples non européens), leurs langues et leurs cultures selon toutes leurs formes d'expressions (séries Tv, littérature, gastronomie, urbanisme, carnavals, drogues...) captivent pour 1000 raisons qui, si vous êtes ici, ne vous sont pas inconnues. "Connaître l'autre pour se connaître soit", "connaitre le passé, pour connaitre le présent"... On ne vous apprends rien. Toutefois, comment connaitre l'autre ou les passés de l’Homme d'une manière attrayante ? Peut-être par des présentations courtes et « désnobées » de faits culturels spécifiques, divers et variés, glanées dans les musées et l’Histoire du monde entier. Les arts et les savoirs liés à la culture peuvent aussi être traités par l'anecdote ou avec humour : un peu de légèreté n'entachera jamais l'art ou le fait culturel.

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