Ces bonshommes capricieux : les ékékos

Une amulette pré-Inca qui apporte la bonne fortune si vous prenez soin de lui allumer une cigarette et de lui servir un shot de liqueur !

Un ékéquoi ?? Le nom du bonhomme en question viendrait du Quechua Iqaqu (prononcer : ekjakja). Il est typique des cultures et croyances de l’Altiplano (zone de l’Amérique du Sud où se développèrent les Incas, notamment). On le trouve ainsi en Bolivie et au Pérou, mais également dans le nord de l’Argentine et du Chili puisque l’aire culturelle est similaire.

À quoi ressemble-t-il ? Il s’agit toujours d’une statuette masculine, vêtue selon les modes indiennes de l’Altiplano (variant ainsi selon les régions, le plus commun étant celui présenté en photo ci-dessous). Des variantes le présentent aussi vêtu comme un marchand ou un citadin « à responsabilités » (avocat, notaire…), ou plutôt, qui brasse beaucoup d’argent! 

Ekeko du musée d’anthropologie et de folklore de Sucre, Bolivie. ©Museum Tales

Fonctionnant comme une amulette porte-bonheur, bien choyé, il vous apportera en effet abondance et prospérité à son propriétaire et à au commerce dans lequel il aura été placé. Pour cette raison, il arrive que cette divinité de la bonne fortune soit représentée sur les tickets de loterie. 

Vendue « nue », son propriétaire s’empresse de la garnir d’objet symbolisant concrètement les vœux de prospérité et d’abondance qu’il souhaite voir exaucer (cigarettes, électroménager, véritable billet d’argent, cacahuètes, maïs, sacs de farines, instruments de musique…). Et tout ça en miniature, car monsieur ne mesure pas plus de 20 centimètres de haut (les plus grands d’entre eux, lors des fêtes, peuvent mesurer jusqu’à 1,30m!). Ces miniatures sont acquises lors des foires aux « Alasitas ».  

Il existe donc, comme dans certaines cultures asiatiques, un commerce de répliques miniatures des biens de consommation et objets du quotidien, afin de donner corps aux croyances. 

Nb. Si c’est l’amour que vous cherchez, il faudra lui procurer un coq ou une poule miniature !

Autre caractéristique clef : il faut sourire ! Les ékékos modernes sourient à pleines dents, ouvrent grand les bras et vous présentent une panse bien ronde. Leur attitude, en plus de servir le but pratique de pouvoir y déposer un maximum d’objet (il ne faut surtout pas se priver de les charger!), appelle à la joie et à la satisfaction. En somme, c’est le bon pote sympa qui vous apporte l’apéritif ! 

Mais attention, cet ami-là ne picole et ne mange, ne fume et ne joue de la musique que le mardi et le vendredi ! Ces jours considérés comme maléfiques dans les Andes sont les seuls durant lesquels les ékékos peuvent être chargés de nouveaux désirs !  

Enfin, son large sourire dentelé vous appelle à y glisser une cigarette, un joint de marijuana ou bien un cigare ! 

Mais qu’en est-il de son histoire ? Certaines études le lient à la divinité aymara Tunupa (ces derniers sont les très proches cousins des Quechuas avec lesquels ils partagent l’Altiplano bolivien et péruvien, descendants des Incas). Quoi qu’il en soit il gravite autour des cultures incas et tiwanaku (ancienne population culturelle indépendante vivant sur l’Altiplano bolivien, proche de La Paz). 

Justement, les bonshommes les plus anciens encore debout aujourd’hui remontent à 1780, autour de La Paz. Toutefois la croyance en cette divinité remonterait à bien plus tôt que cela, aux cultures Pukaras et Tiwanaku, soit quelques 200aines d’années avant J.-C. donc. Ensuite, les Incas l’auraient adoptée et l’auraient apparentée plus largement à la prospérité. 

Subissant le joug de l’Église catholique qui aurait bien voulu voir cet affreux païen disparaître, il fut habillé (oui, il était originellement à poil et doté d’un pénis proéminent, signe de fertilité) et ses traits se métissèrent. 

Notons par ailleurs que certaines des oraisons qui doivent lui être faites se concluent par un « Amen ». Sacré syncrétisme !

©wikipedia.ekeko/español

En bonus, Museum Tales vous livre le mode d’emploi :

Si ses caprices vous fatiguent et que vous souhaitez le larguer, il faudra le lui expliquer poliment autour d’un shot de liqueur !

Selon certaines croyances, si le foyer qu’il est chargé de protéger est constitué d’une jeune femme célibataire, il se pourrait que l’ékékos en tombe amoureux et porte malchance à tous ses prétendants. Mais pas de soucis : il suffit de le faire fumer tous les vendredis et il restera tranquille. 

En cas d’oubli de bons soins, l’ékéko se montre pernicieux et cause malchance. Enfin, si ses caprices vous fatiguent et que vous souhaitez vous en défaire, il faut le lui expliquer autour d’un shot de liqueur et lui indiquer poliment où il sera ensuite déposé. (église, autre maison, autres commerces, musées, collectionneurs…). 

Que raconte de plus l’histoire de ce bonhomme souriant ?

  1. Il est, comme la vierge qui devient la déesse-mère Terre Pachamama, un excellent exemple du syncrétisme religieux entre la chrétienté des colons et les croyances indiennes sud-américaines. 
  2. Il n’est pas sans rappeler des statuettes confectionnées dans un but similaire de fertilité et d’abondance en Afrique subsaharienne (les Dogon du Mali, leurs ancêtres les Tellem, ou encore les statuettes Sénufo…) : les peuples toujours plus réunis à travers le temps et l’espace par leur profonde humanité, unique en tout temps. 
  3. Dans un même ordre d’idée, les fétiches vaudou du Dahomey, trouvables dans la capitale béninoise, sont aussi d’invétérés fumeurs qui ne pourront commencer leur mission quotidienne de protection du foyer qu’une fois la clope au bec !
  4. Autre conclusion intéressante : il montre combien la Bolivie et le Pérou sont des pays ne formant qu’une seule et même grande aire culturelle (divisée en plusieurs sous-groupes et sociétés distinctes), que les colons se sont ensuite partagés sans grand soin de cela. 

Sources

Publié par Museum Tales

Les arts, mais surtout ceux des "autres" (de peuples non européens), leurs langues et leurs cultures selon toutes leurs formes d'expressions (séries Tv, littérature, gastronomie, urbanisme, carnavals, drogues...) captivent pour 1000 raisons qui, si vous êtes ici, ne vous sont pas inconnues. "Connaître l'autre pour se connaître soit", "connaitre le passé, pour connaitre le présent"... On ne vous apprends rien. Toutefois, comment connaitre l'autre ou les passés de l’Homme d'une manière attrayante ? Peut-être par des présentations courtes et « désnobées » de faits culturels spécifiques, divers et variés, glanées dans les musées et l’Histoire du monde entier. Les arts et les savoirs liés à la culture peuvent aussi être traités par l'anecdote ou avec humour : un peu de légèreté n'entachera jamais l'art ou le fait culturel.

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